Sur de nombreux marchés africains, la circulation de produits non conformes, contrefaits ou détournés n’est pas un simple « risque » : c’est un frein direct à la croissance, à la santé publique et à la crédibilité des chaînes d’approvisionnement. La traçabilité — au sens large, c’est-à-dire la capacité à identifier, authentifier et suivre les produits — s’impose comme un levier concret pour transformer cette réalité en opportunité.
Des analyses relayées par un rapport de sicpa (entreprise suisse spécialisée dans des solutions d’authentification, d’identification et de traçabilité sécurisées) mettent en évidence l’ampleur de la fraude dans trois domaines qui structurent le quotidien : l’alimentation, la santé et l’énergie. La bonne nouvelle : des dispositifs de traçabilité bien conçus ont déjà produit des résultats mesurables, notamment en matière de recettes fiscales et de formalisation des opérateurs.
Pourquoi la traçabilité devient un avantage compétitif pour l’Afrique
La traçabilité n’est pas seulement un sujet de conformité. C’est un accélérateur de confiance, et la confiance est une monnaie stratégique : elle influence les achats des consommateurs, les partenariats industriels, l’accès aux financements et la capacité d’un pays à s’intégrer sereinement dans des échanges régionaux et internationaux.
Dans un contexte où l’Afrique est parfois perçue comme « sur-risquée », renforcer la preuve d’authenticité des produits et des flux permet de :
- Protéger les citoyens (qualité, sécurité, efficacité des produits).
- Réduire l’économie informelle et rééquilibrer la concurrence entre acteurs.
- Augmenter les recettes publiques en limitant l’évasion via les circuits illicites.
- Améliorer l’image des filières (agroalimentaire, santé, énergie) et soutenir l’export.
- Favoriser l’innovation en connectant le monde physique et les données vérifiables.
Fraudes : des impacts massifs sur l’alimentation, la santé et l’énergie
Les constats issus du rapport évoquent une fraude qui n’est ni marginale, ni ponctuelle. Elle s’exprime par la contrefaçon, la dilution, la substitution, le mauvais étiquetage ou encore la fausse provenance. Et elle touche des produits du quotidien.
Vue d’ensemble des enjeux par secteur
| Secteur | Exemples de fraudes citées | Pourquoi la traçabilité change la donne |
|---|---|---|
| Alimentation | Contrefaçon, dilution, substitution, mauvais étiquetage, fausse origine (huile de palme, poisson, bananes plantain, miel, riz, sucre, alcool, et surtout huile d’olive) | Authentifier l’origine, prouver la qualité, protéger les marques et rassurer consommateurs et distributeurs |
| Santé | Médicaments falsifiés ou de qualité inférieure (antibiotiques, antipaludéens, vaccins) | Sécuriser l’approvisionnement, limiter l’entrée de produits dangereux, renforcer la confiance dans les systèmes de santé |
| Énergie | Carburants volés, falsifiés, contrebande, frelatage avec solvants, détournement de carburant subventionné | Contrôler la conformité et l’origine, réduire la fraude fiscale, protéger l’économie et la stabilité |
Alimentation : la traçabilité comme bouclier contre la fraude de masse
Au niveau mondial, la fraude prive l’industrie alimentaire de 30 à 40 milliards de dollars par an, selon les éléments cités. Et, sur certains marchés, l’intensification est rapide : dans l’Union européenne, la fraude alimentaire a augmenté de 85 % entre 2016 et 2019 d’après les chiffres rapportés.
En Afrique, plusieurs produits sont explicitement identifiés comme fréquemment concernés : huile de palme, poisson, bananes plantain, miel, riz, sucre et alcool. L’enjeu n’est pas uniquement économique : des produits mal étiquetés, dilués ou substitués peuvent aussi dégrader la qualité nutritionnelle et la sécurité des consommateurs.
Focus : l’huile d’olive, symbole d’un marché à fort risque et à forte valeur
Le cas de l’huile d’olive est présenté comme particulièrement exposé à la fraude internationale et organisée : substitution par d’autres huiles, étiquetage erroné, fausse provenance géographique, distribution de produits contrefaits, dilution avec des huiles de qualité inférieure, voire vol.
Le rapport cité souligne à quel point ce marché est devenu attractif : la production des pays membres du Conseil oléicole international atteindrait 3 millions de tonnes, et le Maroc (membre) est mentionné avec 200 000 tonnes attendues pour la saison 2021-2022. Quand la valeur augmente, la pression frauduleuse suit : la traçabilité devient alors un outil de protection de filière, de différenciation et de réputation.
Dans ce contexte, mettre en place des mécanismes robustes d’identification et d’authentification permet de transformer une filière vulnérable en filière premium : plus la preuve est fiable, plus la marque, le producteur et le pays d’origine gagnent en crédibilité.
Santé : sécuriser les médicaments, sauver des vies et renforcer la confiance
Le rapport met en avant des chiffres qui illustrent l’urgence : la fraude pharmaceutique mondiale est estimée à 200 milliards de dollars par an. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 42 % des faux médicaments signalés entre 2013 et 2017 provenaient d’Afrique (statistique citée dans le texte).
Au-delà des pertes économiques, l’impact humain est majeur : il est indiqué que près de 200 000 enfants africains mourraient chaque année à cause de médicaments falsifiés ou de qualité inférieure, notamment des antibiotiques, des antipaludéens et des vaccins.
Ce que la traçabilité apporte concrètement aux systèmes de santé
- Une preuve d’authenticité: vérifier qu’un médicament est bien celui annoncé, au bon dosage, produit par le bon fabricant.
- Une meilleure sécurité des circuits: réduire les opportunités d’introduire des lots falsifiés dans la chaîne logistique.
- Un bénéfice de confiance: quand les patients doutent, l’observance baisse ; quand la preuve est fiable, l’adhésion progresse.
- Un gain systémique: moins de produits inefficaces signifie moins d’échecs thérapeutiques et moins de coûts évitables.
Autrement dit, la traçabilité n’est pas qu’un outil technique : c’est une infrastructure de confiance, au service de la santé publique et de la crédibilité des politiques sanitaires.
Énergie : réduire les carburants illicites, protéger l’économie et la stabilité
La fraude dans l’énergie est décrite comme un phénomène massif : chaque année, 133 milliards de dollars de carburants seraient volés, falsifiés ou escroqués sur un marché global de 7 trillions de dollars, selon les données rapportées.
La filière est multiple : importation illégale depuis des pays voisins, vols dans les pipelines et dépôts, vente à des stations-service, carburants frelatés à base de solvants bon marché, déclarations erronées, raffinage illégal, détournement de carburant subventionné. L’intérêt de la traçabilité est de rendre ces détournements plus difficiles à industrialiser, plus visibles et plus risqués pour les fraudeurs.
Des exemples de pertes citées
- Nigeria: des vols massifs de pétrole ayant coûté en 2021 environ 5 256 milliards de dollars selon le chiffre mentionné dans l’extrait.
- Libye: 30 % à 40 % des carburants produits localement ou importés chaque année seraient volés ou passés en contrebande.
- Ghana: 295 millions de dollars perdus en 2019 du fait de l’évasion fiscale.
- Cameroun: 98,4 millions de dollars perdus par an en raison de la contrebande de carburant.
Dans un secteur aussi critique, la traçabilité sert une ambition simple et puissante : assurer l’intégrité du carburant (qualité et conformité) et l’intégrité des recettes (taxation, accises, lutte contre l’évasion).
Des solutions qui ont déjà fait leurs preuves : identification, authentification et marquage sécurisé
Le rapport met en avant une logique d’« économie de confiance » : dans un monde où le physique et le numérique s’entremêlent, l’objectif est que les produits et transactions reposent sur des données protégées, infalsifiables et vérifiables.
Concrètement, cela se traduit par des solutions de marquage et de traçabilité sécurisée appliquées notamment à des produits soumis à accises (tabac, alcools), mais aussi à d’autres catégories sensibles (boissons, médicaments, cosmétiques). L’idée directrice : rendre le produit vérifiable et rendre le circuit plus transparent, sans alourdir inutilement l’expérience des acteurs légitimes.
Résultats cités : hausse des recettes et formalisation
Les effets positifs rapportés incluent une augmentation des recettes fiscales et un meilleur recensement des opérateurs. Des exemples chiffrés sont mentionnés :
- Accroissement des recettes fiscales : Kenya (45 %), Ouganda (40 %), Tanzanie (128 %).
- Augmentation du nombre d’opérateurs recensés : Togo (90 %), Maroc (20 %), Ouganda (262 %).
Ces résultats illustrent un bénéfice clé : la traçabilité ne sert pas uniquement à « attraper les fraudeurs », elle contribue aussi à structurer le marché, à récompenser les acteurs conformes et à moderniser l’administration.
Renforcer l’écosystème : cadres internationaux et politiques publiques
La traçabilité gagne en efficacité quand elle s’inscrit dans une approche globale : règles, coopération, capacités administratives et standards internationaux. Deux cadres sont particulièrement mis en avant : BEPS et CRS.
BEPS : lutter contre l’érosion de la base d’imposition et le transfert des bénéfices
Le plan d’action BEPS (Base Erosion and Profit Shifting) est initié en 2015 par des pays du G20, de l’OCDE et un groupe de 20 pays (dont l’Afrique du Sud). Un cadre inclusif a été établi en 2018, avec notamment des travaux sur la répartition des droits d’imposition entre juridictions et la conception d’un système visant à garantir un minimum d’imposition des multinationales.
Les bénéfices mis en avant dans l’extrait sont très opérationnels :
- Affirmer une volonté politique de protéger l’assiette fiscale.
- Améliorer la législation fiscale en s’inspirant d’expériences comparables.
- Accélérer l’apprentissage via le partage de connaissances et de bonnes pratiques.
CRS : échange automatique d’informations pour plus de transparence
La norme commune de déclaration CRS (Common Reporting Standard), appelée aussi NCD, repose sur l’échange automatique d’informations entre institutions financières concernant les clients non-résidents : identité, numéro de compte, revenus financiers générés. L’extrait mentionne des « primo-adoptants » et indique que des pays africains comme l’Afrique du Sud, Maurice et les Seychelles ont adhéré en 2017, rejoints en 2018 par le Ghana.
Dans une stratégie de confiance, la cohérence est essentielle : une bonne traçabilité des produits et une meilleure transparence des flux renforcent la capacité des États à financer des services publics, et à soutenir des filières compétitives.
Une méthode pragmatique : comment réussir un programme de traçabilité
La valeur de la traçabilité se concrétise quand elle est pensée comme un programme complet, pas comme un simple marquage isolé. Voici une approche structurée, orientée résultats.
1) Prioriser les produits à fort risque et à fort impact
- Produits alimentaires sensibles et à forte valeur (ex. huile d’olive).
- Médicaments et dispositifs de santé.
- Carburants et produits soumis à accises.
2) Définir trois fonctions clés
- Identification: « qui est ce produit ? » (lot, fabricant, origine déclarée).
- Authentification: « est-il vrai ? » (preuve vérifiable, résistance à la contrefaçon).
- Traçabilité: « où est-il passé ? » (événements logistiques, distribution, contrôle).
3) Installer un modèle gagnant-gagnant
- Pour l’État: recettes accrues, meilleure conformité, administration plus efficace.
- Pour les entreprises: protection de marque, concurrence assainie, accès facilité à certains marchés.
- Pour les consommateurs: plus de sécurité, plus de transparence, plus de confiance.
4) Mesurer, ajuster, étendre
Les programmes performants s’évaluent avec des indicateurs simples : taux de conformité, volumes formalisés, recettes collectées, incidents de fraude détectés. L’ambition n’est pas seulement de lancer, mais de tenir dans la durée et d’étendre progressivement aux segments les plus exposés.
Conclusion : la traçabilité, un moteur de souveraineté et de croissance
Face à des fraudes qui touchent l’alimentation, la santé et l’énergie, la traçabilité se présente comme une réponse à haute valeur : elle protège les citoyens, renforce la compétitivité des filières, sécurise les recettes publiques et améliore la réputation des marchés.
Les chiffres cités montrent l’ampleur des pertes, mais aussi le potentiel de transformation : quand l’identification, l’authentification et le marquage sécurisé s’intègrent à des politiques publiques solides et à des cadres de coopération (comme BEPS et CRS), l’Afrique peut accélérer vers une économie de confiance, plus formelle, plus attractive et plus résiliente.
Au fond, la promesse est simple : remplacer le doute par la preuve, et convertir la transparence en croissance.